La
Commission européenne a adopté le 4 février 2009 un livre vert qui
expose les enjeux futurs de sa politique dans le domaine du réseau
transeuropéen de transport (RTE-T).
Elle
présente de nouveaux objectifs et propose trois options pour le développement
du RTE-T.
Les
RTE-Transport (RTE-T)concernent à la fois le transport routier et
combiné,
les
voies navigables et les ports maritimes
Le
réseau européen des trains à grande vitesse.Les
systèmes intelligents de gestion des transports font également partie
de cette catégorie, de même que Galileo, le système européen de
radionavigation par satellite ". Lire SCADPlus - Réseaux transeuropéens
(RTE).
La Commission souhaite que la politique du RTE-T soit recentrée afin
de lutter plus efficacement contre le changement climatique et accroître
le rôle international de l'Europe grâce à de meilleures connexions
avec les infrastructures de ses voisins et celles du reste du monde.
Un des objectifs visés est également le soutien au développement économique
et social dans le cadre de la stratégie de Lisbonne.
Conjointement
à la publication de ce livre vert la Commission lance une consultation
sur le futur du réseau transeuropéen de transport
CONSIDÉRATIONS
SUR LE LIVRE VERT
(par
J.P. ESTIVAL
- expert auprès
de la Commission du développement
durable du Consei de L'Europe
-
,Président général européen honoraire
de l'A.E.C.)
A)
IL EST NECESSAIRE DE’’ REVISITER’’ LES HYPOTHESES
MACROÉCONOMIQUES QUI SOUS-TENDENT LE PROJET ACTUEL DES RTE
–T ET D’EN TIRER LES CONSÉQUENCES
Avant
d’entrer dans l’examen des propositions techniques de
la Commission, il me semble indispensable de revisiter les fondements
macroéconomiques qui sous-tendent le projet RTE – T.
Celui-ci a été élaboré dans l’euphorie
d’une croissance européenne, ‘’tirée’’
aussi bien par la croissance allemande que britannique- entre autres-
et sur fond d’une expansion du commerce international jamais
égalée auparavant. Ces fondements ne sont plus.
Cette croissance généreuse, qu’on croyait pérenne,
s’est effondrée tout à coup suite à la
crise des ‘’subprimes ‘’et à la crise
mondiale qui a suivi. Certes, l’Europe sortira de cette crise,
même si aucun économiste ne peut aujourd’hui
en déterminer le moment et les modalités, selon divers
scenarii optimistes ou pessimistes (ou très pessimistes comme
ceux de l’école des ‘’ Dooms’ boys’’)
qui ont cours aujourd’hui. Ce qu’on peut pourtant prévoir,
sans peur de se tromper beaucoup, c’est que la future croissance
en Europe comportera des caractéristiques structurelles différentes
de celles des années antérieures à 2008, et
ce, pour au moins deux raisons :
1)
il y a peu de chances que le commerce international retrouve l’étiage
qu’il avait avant la crise : trois raisons expliquent ce
pronostic
a) la Chine, et avec elle, les autres pays du Sud Est asiatique
sont en train de modifier leur moteur de croissance en donnant
désormais la priorité à l’essor de
la demande domestique – principalement la consommation des
ménages, déprimée jusqu’ici- au détriment
du rôle majeur joué jusqu’à présent
par le commerce extérieur. Il s’ensuivra inéluctablement
une contraction drastique de leurs exportations vers le reste
du monde, et par là, une contraction du commerce international
b) les Etats-Unis sont condamnés à alléger
l’effroyable endettement public et privé qu’ils
ont créé au cours des dernières années,
lequel, en termes de pourcentage de PIB, atteint désormais
des sommets inégalés. Ils vont être contraints
de donner naissance à une épargne domestique vertueuse
(inexistante jusqu’ici, l’épargne utilisée
ayant été constamment ‘’importée’’),
ce qui va diminuer la consommation domestique, qui ne sera plus
basée sur l’endettement mais sur le revenu réel
des ménages. Cette ’’révolution’’
est en marche. La consommation réelle des ménages
américains est condamnée à diminuer donc
en termes réels, et par là, le niveau des importations,
à commencer par celles provenant de Chine. Cette nouvelle
distorsion structurelle dans la composition de la croissance aura
aussi un effet dissuasif sur le volume du commerce international
c) l’Allemagne qui avait fait, elle aussi, de son commerce
extérieur, le moteur de sa croissance, est en train de
réfléchir à un nouveau type de croissance
plus stable dans laquelle la demande intérieure aurait
désormais un rôle plus important au détriment
de la composante extérieure
Tous ces facteurs structurels auront un effet négatif sur
le commerce mondial
2)
indépendamment de la crise mondiale, en raison de la prise
en considération inéluctable de réserves
désormais limitées en matière de ressources
énergétiques non renouvelables, et surtout de matières
premières, la croissance mondiale est condamnée
à être de plus en plus qualitative et non quantitative,
comme le ‘’Club de Rome’’ l’avait
déjà annoncé dans les années 1970.
Le monde n’a plus d’autres choix. Cette croissance
qualitative reposera inéluctablement sur la croissance
des secteurs de services au détriment du secteur industriel.
Or, la production immatérielle’’ ne se transporte
pas’’ et cette évolution aura un impact inéluctable,
non seulement sur la structure de la nouvelle croissance, mais
aussi sur celle du potentiel transportable, tous modes confondus.
En
conséquence, le jeu combiné des facteurs ci-dessus
explicités (jouant en synergie) ne peuvent que conforter
l’idée d’une décélération
de la croissance du potentiel transportable au nouveau des grands
pays et particulièrement au niveau de l’Union Européenne.
Peut-être, peut-on imaginer même une stabilisation
de ce potentiel transportable, dans le cadre d’un scenario
pessimiste.
Ces évolutions inévitables s’avèrent
réalistes et ne prennent pourtant pas en compte, l’hypothèse
possible encore plus prégnante d’une accélération
d’un certain protectionnisme dit «masqué»
et «ciblé», voire qualifié «d’intelligent»
au niveau des nations. Ces évolutions, malgré les
vœux pieux des chefs d’Etat lors de la conférence
du G20 de Londres, ne sont pas improbables. Certains spécialistes
ont déjà parlé d’un phénomène
de « démondialisation» ; nous n’en tiendrons
pas compte. Il est clair que si ce phénomène devait
s’accélérer, il contribuerait à affaiblir
encore plus le niveau du commerce international. Le potentiel
transportable international en serait alors plus affecté.
Nous savons que ce commerce mondial a chuté déjà
de l’ordre de 10% en 2009.
Compte tenu de ces nouvelles considérations, il convient
de «revisiter» les hypothèses macroéconomiques
de croissance européenne pour les vingt prochaines années,
et par là, et nécessairement, celles du potentiel
transportable «raisonnable» auquel notre continent
sera confronté.
Les hypothèses de croissance économique et de potentiel
transportable optimistes prises en compte par tous les modèles
économétriques antérieurs, qui ont justifié
la taille et la consistance du projet actuel de réseau
RTE-T, sont donc à revoir pour toutes ces raisons.
Ceci est d’autant plus nécessaire que tous les modèles
économétriques ont tendance à amplifier la
croissance des trafics. Ce biais endogène est bien connu
et ses effets s’ajoutent aux effets précédents.
Ainsi, il est connu que les prévisions théoriques
du trafic d’EUROTUNNEL ont été considérablement
surfaites, ce qui a été à l’origine,
non seulement des malheurs financiers d’Eurotunnel, mais
aussi des débuts financièrement difficiles d’EUROSTAR,
et de la création d’une pléthore de sillons
non utilisés, même si la situation se résorbe
peu à peu. Il en a été de même des
prévisions de trafic de la LGV NORD et à la LGV
OUEST en France, qui ont peiné à trouver une rentabilité
acceptable. Il ne faudrait pas croire que cette propension à
sur dimensionner les besoins soit propre à l’infrastructure
ferroviaire. L’infrastructure routière a connu les
mêmes travers et, à condition de chercher un peu,
il n’est pas difficile de trouver des exemples d’infrastructures
routières nouvelles qui ne fonctionnent à pleine
capacité qu’à certaines périodes de
l’année.
Un nouveau schéma intermodal européen devrait en
résulter, plus réaliste, plus conforme aux nouvelles
réalités économiques, et donc aux attentes
intermodales des acteurs économiques européens.
A l’heure où tous les Etats affichent une absence
de ressources financières et des déficits budgétaires
vertigineux, il serait inconvenant de leur faire financer un réseau
RTE-T intermodal surdimensionné. Quant aux possibilités
d’accompagnement du budget de l’UE - fixé à
1% du PIB global de l’ensemble des Etats- il n’est
malheureusement pas à la hauteur des défis financiers.
B)
IL APPARAIT NORMAL DE DONNER UNE PRIORITÉ AUX ‘’
PROJETS PRIORITAIRES’’, A CONDITION QU’ILS SOIENT
RECONSIDÉRÉS, ET DE LES TRANSFORMER EN ‘’RÉSEAUX
PRIORITAIRES ‘’
Les ‘projets prioritaires’, qui doivent se transformer
en ’’réseaux prioritaires’’ doivent
être par essence européens et obéir à
une gestion et à un cahier des charges européens.
Force est de remarquer que cela a été rarement le
cas dans le passé. Les projets prioritaires ont été
pour l’essentiel la juxtaposition de projets nationaux transfrontaliers,
chaque pays organisant son infrastructure selon ses propres conceptions
et errements. On en arrive alors à des dysfonctionnements,
voire à des aberrations. Il est patent, par exemple, que
sur la LGV EST EUROPE, reliant FRANCFORT à PARIS-EST, les
ICE allemands, sur le tronçon français de la LGV ne
font qu’accumuler problèmes et dégâts
matériels. Un projet européen aurait vraisemblablement
pu éviter ces désagréments. Or c’est
sur ce type de schéma que la plupart des futurs réseaux
européens ont été conçus. Un maitre
d’ouvrage européen, à défaut de maitre
d’œuvre, serait un avantage. L’UE doit aller dans
cette direction et se donner les moyens techniques de ses ambitions.
Dans
un tel contexte, les projets nationaux ne peuvent venir qu’en
appui des précédents projets et doivent se plier aux
paramètres et aux critères de ces derniers. Jusqu’à
maintenant cela a été rarement le cas.
C)
UNE RECONDUCTION A LA BAISSE DE LA TAILLE ET DELA CONSISTANCE DU
RESEAU RTE -T DEVRAIT FACILITER LES CONDITIONS DE FINANCEMENT DE
CES PROJETS
En effet la situation dramatique dans lesquelles se trouvent aujourd’hui
les finances de tous les pays de l’Europe et l’exigüité
des fonds de l’Union Européenne ne peuvent qu’encourager
la reconsidération de ce plan ambitieux conçu à
une autre époque de notre Histoire et selon des paramètres
économiques antérieurs à la crise grave actuelle.
Certes, s’il ne faut pas négliger le recours au cofinancement
remis à la mode sous la forme des PPP, il ne faut pas attendre
non plus que les fonds privés suppléent l’insuffisance
chronique et structurelle de fonds publics. Tout d’abord,
les grands organismes financiers ont été eux aussi
fortement ébranlés par la crise et leurs ressources
de financement, à l’issue de la crise, seront sans
commune mesure à celles dont ils bénéficiaient
avant cette dernière. Par ailleurs, s’agissant de projets
à long terme, à plus de vingt ans, on peut comprendre
que les capitaux privés rechignent à s’aventurer
à si longue échéance, sans prendre un certain
nombre de garanties, alors que tant d’inconnues économiques
et politiques existent dans notre monde, sans parler des potentialités
de conflits à caractère géopolitique, y compris
en Europe, dont les différents gaziers avec la Russie ou
la guerre latente en Caucasie ne sont que des épiphénomènes.
D)
MÊME RECONSIDÉRÉ, LE NOUVEAU SCHÉMA RTE-T
MULTIMODAL DEVRAIT OBÉIR A TROIS CONDITIONS
- le respect des nouvelles normes écologiques et environnementales
tant dans le domaine des infrastructures que dans celui des ‘’mobiles’’
les empruntant (cf voiture électrique)
- une coordination plus affirmée entre la route, le rail
et les voies navigables et maritimes. Les ’forces de marché’
sur lesquelles reposaient les anciennes politiques de transport
(que l’on pourrait résumer sous la forme lapidaire
‘’que le meilleur gagne’’) semblent s’être
effondrées en tant que référentiel avec la
crise actuelle. Il faudra y substituer une politique plus volontariste
répondant tant aux besoins économiques qu’écologiques.
Elle devrait être plus une politique de complémentarité
que d’affrontement. Tout reste à faire dans ce domaine.
- cette nouvelle stratégie en matière de politique
de transports devrait imposer une égalité réelle
des conditions de concurrence, en matière notamment ( mais
pas exclusivement) ‘’d’internationalisation des
coûts externes ‘’. Il faudra passer des vœux
pieux à l’application concrète, sachant toutefois
que ce n’est pas en temps de crise que ce problème
se résoudra et qu’il faudra parvenir à un solution
progressive par étapes successives .